Géopolitique - Syrie, et maintenant ? vol.2 - Prospective

Après le rappel du contexte Syrien, regardons la situation d’aujourd’hui et ce qui pourrait se passer demain.

Quelles forces en présence?

Une fois n’est pas coutume, je vais emprunter le point de la situation du colonel Michel Goya qui a le mérite d’être complet en terme militaire. Les forces en présence sont d’une part l’EI et le Front Al Nosra, son concurrent (dont on s’étonne que l’on n’ait pas réussi à les monter suffisamment l’un contre l’autre) affilié à Al Quaeda et de l’autre des forces alliés pour la circonstance constituées de trois armées : Syrie, Forces Kurdes et Irak. S’y sont ajoutées les forces aériennes américaines(80%), françaises, russes, et accessoirement turques, saoudiennes, … En réalité, le fer de lance de l’offensive est le Kurdistan et principalement sa branche turco-syrienne issue du PKK, mouvement jugé terroriste par les USA et la Syrie il y a peu, mais aussi les combattants du Kurdistan Irakien, baptisés Peshmergas par distinction. L’Armée Syrienne a utilisé l’EI pour se débarasser des rebelles syriens mais n’a pu contenir l’extension. L’armée irakienne est totalement désorganisée, ses anciens cadres étant pour partie dans l’EI. On se souviendra du siège de Mossoul où l’EI récupéra du matériel  quasi neuf sans réel combat.

Sans l’appui militaire Russe d’un coté et Américain de l’autre, aucun progrès n’aurait pu être envisagé. On comprend l’inquiétude turque de voir un tel armement fourni au PKK et l’armée turque s’intéresse finalement plus à la radicalisation de quelques villes frontières, qu’au sort de l’EI. On ne peut donc compter sur un quelconque appui de ce coté. Pourtant il faudra compter sur l’avis Turc dans la résolution du problème du Kurdistan d’un coté et dans la démilitarisation future dans l’hypothèse d’une paix retrouvée.

Laissons de coté le cas Irakien qui va effectivement vers un enlisement et une dispersion des forces entre sécurité intérieure et combat contre l’EI. L’aspect confessionnel a depuis longtemps pris le pas sur le simple aspect tribal et ne facilite pas une résolution du conflit sur ce front. L’Iran peut considérer avoir juste besoin d’un passage viable pour son pétrole chez son voisin et peut amener un soutien futur mais cela n’aura rien de durable. C’est donc bien sur le double front syrien et kurde que l’EI a le plus à perdre. Un repli au sud est-il envisageable? L’une des clés est l’assèchement des moyens financiers de l’EI donc son isolement des gisements pétroliers. Là encore, on se heurte à des intérêts divergents entre russes et USA, ce qui ne facilite pas une stratégie efficace pour appuyer des troupes au sol. Michel Goya voit Bagdad comme clé de la disparition de l’EI. La solution irakienne est pour l’instant trop faible et ne règle pas les problèmes politiques des autres zones qui éclateront à nouveau, l’EI parti.

Quel avenir politique ?

Nous avons des analystes qui misent sur la chute du parti Baas dans la Syrie en reconstruction.  Il est vrai qu’aujourd’hui, les forces en présence n’ont plus le même poids militaire qu’au début du conflit. On peut oublier l’apport du Hezbollah libanais dans la durée.  Les Kurdes Syriens sont déjà en train d’organiser leur province politiquement avec les minorités arabes des différentes confessions. Baas n’est déjà plus assez présent sur ce nord du pays pour assurer ce contrôle politique qu’il exerçait. En Turquie, les Kurdes sont séparées politiquement entre modérés qui veulent une solution démocratique et politique et les forces armées qui veulent une indépendance pure et simple. Erdogan joue sur la carte de la force militaire et a beaucoup à perdre, tant que l’approvisionnement militaire continue. Il va vers une radicalisation progressive des Kurdes qui réclameront alors un territoire tant en Syrie qu’en Turquie et probablement en Irak. Mais c’est à ce moment que ces deux principaux mouvements Turco-Syrien et Irakien devront s’entendre politiquement , sans oublier la voix iranienne qu’on entend peu. On se dirigerait alors vers une partition de la Syrie dans un premier temps.

Partition ?

Si partition il y avait alors, elle entrainerait la Syrie dans un engrenage confessionnel probable, à l’image de l’Irak. La faiblesse de l’opposition laïque, en terme de force armée comme de structure politique laisse à penser qu’elle serait balayée dans des élections. Verrait-on la résurgence des Frères Musulmans combattus par El Assad père ? Possible s’ils obtiennent quelques soutiens d’autres pays frontaliers ou proches. Baas représente encore, pour les Syriens de l’Ouest et surtout les Alaouites, l’assurance d’une stabilité politique. Toutefois les Alaouites ont peur des représailles aujourd’hui de la part des autres composantes car ils sont vus comme complices de la répression. Ceux-ci étant minoritaires, ils verraient d’un mauvais oeil la perte de territoire, de richesses (voir les gisements dans le précédent article). Les finances du pouvoir sont aujourd’hui exsangues et ne peuvent se passer de la manne pétrolière. Ajoutons à cela l’influence géostratégique des bases russes, qui comme en Crimée, sont vues comme primordiales par Vladimir Poutine. Tartous est situé justement dans la partie Alaouite et côtière. On voit aujourd’hui que la simple désignation des participants aux négociations est un problème pour russes et turcs notamment. C’est dire la complexité de prévoir une élection à la fois représentative et admise par tous.

Aussi je vois d’ores et déjà un avenir trouble pour la Syrie, conditionné d’une part sur le problème Kurde et d’autre part l’intégration de la Russie dans les négociations. On voit aujourd’hui que malgré les discours, la Russie continue de soutenir le régime dans sa reconquête au nord et à l’est des territoires occupés non plus par l’EI mais par les rebelles. Il se trouve justement que le Kurdistan apparaît encore comme secondaire ou est tout simplement refusé par les parties en présence. La position turque ne semble pas pouvoir s’adoucir avec les demandes de plus en plus importantes du coté migratoire. C’est ici que l’on voit bien l’imbrication des problèmes régionaux rendant la résolution de la guerre civile syrienne bien plus complexe que le simple départ d’un dictateur. On ne parle même plus du plateau du Golan. L’orientation française reste sur un départ de Bachar El Assad mais ne peut s’appuyer sur une autre force durable dans le pays. On semble finalement se concentrer plus sur une résolution militaire du problème EI, que sur une solution politique (malgré les négociations embryonnaires) pour l’instant. Comment alors créer une réconciliation sans figure fédératrice ? L’unité de la Syrie était basée sur une police politique et des services de renseignement forts, sur la force et aujourd’hui elle a été contestée. Un ancien amiral de l’OTAN envisage sérieusement la partition du pays et l’idée progresse au sein du Sénat US. Sur le papier, cela arrangerait tout le monde (Les Russes pour un accès maritime, Les Turques et Saoudiens pour un affaiblissement régional d’un rival, Israel pour le Golan….) mais ne résoudrait en rien la crise Syrienne sur le long terme.

Le problème kurde pèse aujourd’hui sur les flux migratoires régionaux autant que l’EI. Sans accord sur ce point, entre des pays aux visions divergentes, il paraît difficile d’envisager une partition pacifique ou encore un nouveau régime démocratique et multiconfessionnel (la laïcité paraît compromise). Mais le réalisme politique est tel qu’on vise finalement plus à arrêter un afflux de réfugiés et à s’assurer de l’approvisionnement en pétrole. La liberté des peuples passera bien après.

Les victoires et défaites récentes de l’EI font penser à un enlisement/stagnation du conflit et peu probable que l’EI “descende” plus au sud pour exporter son idéologie en arabie saoudite. La libération totale de la zone kurde ne fera qu’accentuer le phénomène. Dans cette zone “grise” comme dans d’autres dans le monde, l’EI pourrait continuer à vivre, à muter, pour arranger quelques pouvoirs régionaux désireux de se débarrasser d’encombrants voisins.

Written on April 13, 2016
Categorie : geopolitique
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