Littérature - L'homme-dé de Luke Rhinehart (George Powers Cockcroft 1971)

Depuis le temps que j’entends parler de ce roman, il fallait que je le lise. C’est donc dans la dernière traduction connue en France que je me suis jeté, et pas sur un coup de dé…

Car l’histoire de ce livre, écrit sous un pseudo pour faire croire à une autobiographie, est plutôt particulière et fascinante à la fois :

Luke Rhinehart, un psychiatre estimé de ses collègues et aimé de sa famille décide un jour d’interroger un dé pour décider de ses actions. Il découvre alors une nouvelle manière de vivre, sans ego, sans limites, où il joue une multitude de rôles. Dès ce moment, personne ne pourra dans son entourage, rester sans avis sur la question. Luke Rhinehart est-il fou ou est-ce un génie?

Le livre est devenu “culte” maintenant mais n’oublions pas qu’une œuvre culte peut l’être parce qu’elle est mauvaise. Ici je ne dirai pas que c’est le cas, même si j’y ai vu de nombreux défauts. Il est culte par sa subversivité et sa critique à peine déguisée de la psychanalyse, et surtout le fait qu’il a été interdit dans de nombreux pays. Car le coeur du discours, c’est de sortir du carcan de la normalité pour tester d’autres options. Et quel meilleur moyen de le faire si ce n’est par le fruit du hasard, celui d’un dé. Un hasard bien relatif puisque celui ou celle qui lance le dé a tout le loisir de choisir ses options, de les répéter pour influencer les probabilités. C’est la limite de l’exercice, que l’on voit notamment quand le héros demande à un de ses enfants de le faire. Mais l’idée de base a quelque chose de passionnant, de fascinant, nous poussant à nous interroger nous même sur notre manière de suivre le flux de la vie. Discussion et réflexion que j’avais eu avec un ancien chef il y a quelques années. Il a démissionné peu après :D

Mon problème avec ce livre est plus du côté du héros justement et des idées qu’il véhicule. Le Dr Rhinehart est un salaud, c’est sûr. Mais en plus d’être excentrique, manipulateur, il est aussi un homme plutôt costaud et qui profite ou tente de profiter plusieurs fois de son physique envers des femmes. Il a tout du mâle dominant ayant presque une vision “utilitaire” de la femme. Mais outre le cynisme dont il fait preuve, il y a des idées que j’ai du mal à ne pas voir. On parle plusieurs fois de viol comme d’une chose banale, qu’il soit vrai ou pas (il faut lire le livre pour comprendre ce que je veux dire) mais ça ne l’est pas du tout. Avec ou sans l’emprise du dé, notre héros commet l’acte sans se poser la moindre question morale vis à vis de ses semblables. Le dé est un instrument de son égo, qui le pousse finalement à être dieu. Mais pas le dieu créateur.. Le dieu qui ne pense qu’à lui même. Et puis je sens comme des relents de racisme, ou est-ce un problème de traduction, lorsque le héros parle de personnes qui ne sont pas blanches, qui ne sont pas de son milieu, parfois.

On me répondra qu’il y a quand même de vraies questions à se poser en lisant tout cela, que justement cela fait réfléchir sur la société humaine, les codes sociaux, etc… En effet, et c’est un peu pour ça que je fais cette petite chronique, malgré le peu de satisfaction que j’ai retiré de cette lecture. On y parle aussi beaucoup de sexe, du rapport à la sexualité, au couple mais d’un point de vue très masculin, même si le héros a des “clientes” avec qui il a des discussions, hum…Je trouve le discours très ancré dans l’époque à laquelle il a été écrit. Il y a un côté hippie très frappant, qui le rend d’ailleurs un peu démodé. Mais ce qui dérange à la lecture c’est ce manque total d’homogénéité entre les chapitres, certains étant du point de vue du héros, d’autres avec un narrateur omniscient, d’autres comme une sorte de témoin sans nom. C’est très décousu et c’est assez normal car comme son héros qui tente d’écrire, notre écrivain a écrit, laissé puis repris l’écriture de ce livre.

Je n’ai pas, comme d’autres lecteurs, essayé de mettre en pratique ce que fais Luke Rhinehart dans la vraie vie. Je n’en ai pas envie car il faudrait que je ressente l’ennui qui pousse ce héros à faire cela. Je révérai de ressentir l’ennui, parfois… mais peut-être ne suis-je pas dans la bonne case pour le lire. Je suis sûr que ça parlerai plus à des personnes que je connais, qui ont certainement le sentiment profond de ne pas être totalement eux-même, d’être frustrés. Et j’aurai pu l’être sans doute si j’avais suivi à la lettre certains parcours. C’est en fait sur le questionnement par rapport à soi qu’est l’intérêt du livre. Il nous pousse paradoxalement à la psychanalyse, à nous poser plus de questions, que de suivre le fil tout tracé. Avais-je besoin de cela ? Je ne pense pas mais qui sait.

Donc finalement, je comprends le fait qu’il soit culte, mais de là à le conseiller sans précaution, je ne franchirai pas le pas. C’est peut-être le côté subversif et sulfureux qui est fascinant, notre capacité humaine à manipuler et être manipulé. Prenez un dé : Si c’est un chiffre pair, vous le lisez, si c’est un chiffre impair vous ne le lisez pas, sauf si c’est le un et vous allez le bruler dans une bibliothèque.

Written on November 26, 2019
Categorie : litterature
Tags : 1970s,littérature,philosophie,psychanalise,psychanalyse,psychiatrie,Réflexion,roman