Littérature - La Servante écarlate de Margaret Atwood (1985)

Avec la récente adaptation en série et les mouvements MeeToo, NousToutes, on a beaucoup parlé de ce roman dystopique. Est-il conforme à sa réputation ? Il fallait que je le lise, évidemment et pas que par curiosité.

Je suis très dystopie ces dernières années, sans doute parce que je prends pleinement conscience de nos dérives…Mais aussi parce que j’en ai une en écriture. La comparaison s’arrête là. Avec Fahrenheit 451 (Bradbury), le Meilleur des mondes (Huxley) et 1984 (Orwell), on tient le tryptique incontournable. Ils ont en commun d’être visionnaires, influencés aussi par les totalitarismes en vogue à leur époque (écrits en 1953, 1932 et 1949) mais aussi de n’être pas d’une lecture aisée par rapport aux canons de la SF grand public. Et bien il en est de même pour celui-ci qui vient indiscutablement compléter les autres ouvrages dans les indispensables.

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Je n’avais, avant de lire, pas vu plus d’un demi épisode de la série, préférant me préserver mon imaginaire pour le livre. J’ai bien fait même si des images viennent troubler cela. Mrs Atwood écrit à la première personne et nous prenons la place d’une “servante” habillée de rouge dans une société divisée en classes, celle de la République de Gilead, une émanation des Etats-unis, disloquées après un événement et qui sombrent dans une guerre civile et religieuse. Nous ne savons d’abord pas grand chose de cette “héroïne” et de la situation extérieure. Elle est “enfermée” dans une grande maison dirigée par un Commandant, son épouse, et peuplée d’autres servantes écarlates, de subalternes (les Marthas) dédiées aux taches ménagères. Des hommes gardent les lieux et filtrent les sorties. Des tickets de rationnement permettent d’acheter de la nourriture dans des magasins sans enseignes. Pas de lecture autorisée, pas de musique, de télévision….On apprend que l’héroïne s’appelle Offred. Et peu à peu elle nous parle de la vie d’avant, et de cette vie de tous les jours.

Le récit est froid, descriptif, lent, pesant. Le but est de nous faire ressentir la même chose qu’Offred, cet ennui, cette lassitude, ces privations. Le lecteur est privé d’informations essentielles pour comprendre ce monde. Ce qui pousse à continuer le récit, c’est de comprendre le basculement entre l’avant et ce présent dystopique. Offred avait une fille… Offred avait un mari, Luke. Elle avait aussi des amies, dont une certaine Moira qu’elle va croiser dans cette maison. Et puis on voit des personnes exécutées sommairement, exposées contre un mur, un sac sur la tête. La banlieue cossue de belles maisons en bois devient un cauchemar.

Et puis très vite, on sent que les servantes ont un rôle mais on n’ose se l’avouer. Si, elles ne sont que des reproductrices aux services de ces commandants tous puissants…c’est cet élément qui en a fait, plus que le reste, un roman qualifié de féministe. Pourtant, il faut aussi parler du sort des hommes qui ne sont pas tous dominateurs. Il est souvent plus enviable que celui des femmes, c’est sûr. Même le sort des épouses n’est pas reluisant. C’est finalement un monde de castes, avec même des intouchables, les éconofemmes.

Notre héroïne court désespérément après cette liberté perdue. Le moindre petit détail est là pour qu’elle s’évade un instant. Elle essaie de comprendre une phrase laissée dans une armoire de toilette, elle pense à son passé…La seule liberté reste dans sa tête, dans ses souvenirs plus que son imaginaire que l’on essaie de tuer. Et si on se demande pourquoi ce fut écrit dans les années 80, il faut se souvenir de quelques vagues de puritanisme de l’époque, avec des personnes comme Tipper Gore et bien d’autres. Cette petite somme d’attaque sur les libertés individuelles est bien là et construit peu à peu ce basculement dans ce totalitarisme théologique.

Si ce roman est indispensable à l’image de ceux que j’ai cités en introduction, c’est parce qu’aujourd’hui nous continuons de vendre nos libertés pour une supposée protection. Nous sommes agressés par des discours anxiogènes qui sont là pour nous faire accepter ces reculs. Dans ce livre aussi on explique à ses femmes que c’est pour les protéger, des hommes, des pollutions, des plus pauvres, des ennemis, … Beaucoup l’acceptent par dépit. On pense aussi à des états comme la Corée du Nord qui tiennent miraculeusement depuis 50 ans sur ce type de fonctionnement. Aujourd’hui nous nous gaussons d’un côté de la surveillance d’état de la Chine et sa notation du citoyen mais les mêmes éléments sont construits aussi par notre(nos) gouvernement(s) avec le risque d’un basculement autoritaire le lendemain.

Aujourd’hui, nous avons encore des libertés et nous ne sommes pas dans cet extrême mais toutes ces libertés conquises dans le sang peuvent sauter à tout moment. Il sera trop tard quand notre seule liberté sera de choisir notre mort. Voilà le message essentiel que raconte ce livre militant, « ne laissez pas les salopards vous exterminer ». Un message d’autant plus essentiel pour des générations qui n’ont pas connu ces totalitarismes pas si éloignés de nous, et qui se reconstruisent sournoisement juste devant nos yeux distraits.

Bon, je peux maintenant voir le film de Schlondorf et la série…hum.

Written on April 2, 2020
Categorie : litterature
Tags : 1980s,dystopie,féminisme,littérature,roman,totalitarisme