Blog - liberté et censure fumante

La semaine dernière, une ministre et une députée ont eu une grande idée. La semaine dernière, ma collègue blogueuse Barbara a eu aussi une grande idée : Celle d’écrire contre cette idée. Et cette idée apparemment anodine ou de santé publique, c’est de supprimer la cigarette dans la production cinématographique française.

Oui, ça occupe de faire des lois pour tout, mais visiblement pas pour ce qu’il faudrait. Je me disais qu’au premier abord, on aurait tendance à répondre qu’on voit trop de cigarettes et que ça donne un mauvais exemple. C’est sur ce principe qu’on a interdit la publicité pour les cigarettes. De plus, la production cinématographique est envahie de placements de produit alors on irait presque penser que c’est du lobbying de l’industrie de la clope. Et ensuite on se met à se demander pourquoi pas l’alcool, les armes, le sexe, la nudité. Oui, pour le même principe, on pourrait se dire que c’est une incitation à … Je connais une municipalité qui avait interdit une campagne contre le SIDA montrant un couple homosexuel. Là encore, même principe.

L’idée de cette députée, reprise par la ministre de la santé (pas celle vendue aux lobbies, la nouvelle que personne ne connaît :p ) vient d’une soit-disant sur-représentation de la clope dans les films. Je précise que je suis non fumeur et que je l’ai toujours été. Je me souviens qu’à la sortie d’un film d’un ami réalisateur, il y avait déjà eu une remarque sur la présence de fumeurs dans son film. Il avait répondu que c’était inconscient, que ça collait à l’ambiance pour lui et que sans doute il avait été inspiré par ses films fétiches. J’avoue que je n’ai pas compté ça dans tous les films que j’ai vu et il doit y avoir des gens qui ont du temps à perdre. Et puis ils comptent par minute de film ou juste par nombre de film? Enfin bon qu’importe car je me serai inquiété plutôt de la sur-représentation des buveurs d’alcools, des fumeurs …. de cannabis, des utilisateurs d’ordinateur Apple et de moteur de recherche Google, des mangeurs de burgers et buveurs de Soda (oui madame la ministre, c’est mal ça aussi)  ou que sais-je encore comme comportement déviant. Je me serai aussi inquiété de voir toujours le noir, l’arabe du film mourir en premier, de voir les asiatiques sous-représentés dans le cinéma français, l’homosexuel représenté comme une folle,  de voir systématiquement la jeune première à poil sous la douche comme un rite de passage mais jamais le jeune premier, ou autre gros cliché.

Sauf que si on commence à s’inquiéter de ça et légiférer, ça devient vite n’importe quoi. Si le réalisateur fait des choix de représentation, utilise des clichés éculés, c’est par choix, le sien. Il peut être artistique mais aussi par habitude et ça, on aimera moins. Mais c’est après au spectateur et aux critiques de faire quelques remarques, de fuir comme la peste certains films enfilant ces clichés comme des perles. Sinon, on est à peu près dans le même niveau que le débat sur la violence dans les jeux vidéos. Je me souviens aussi d’une femme de sénateur américain qui, dans les années 80, voulait interdire la diffusion du Hard-Rock parce que c’était sexiste et insultant. Son nom : Tipper Gore… Aujourd’hui, avec de tels principes, on ne ferait plus de film de genre, on ne ferait plus les tontons flingueurs, plus Rabbi Jacob, et on interdirait même la diffusion de tous les films classiques parce que pas assez en phase avec notre société d’aujourd’hui. Que dire alors des films de Tarantino, de Scorcese (les premiers), et tant d’autres aujourd’hui. Au nom de la liberté artistique, on ne peut légiférer sur cela. On a eu assez du code Hays aux Etats-unis. Sinon, j’aurais pu aussi m’interdire de parler de “A Serbian Movie”, de “Human Centipede” au prétexte que c’est contre la bonne morale.

Mais je lisais aussi de vieilles BD, ces derniers temps. Je me souviens que Lucky Luke a arrété de fumer dans les années 90. Soit, il a le droit et apparemment, il a tenu plus qu’un mois. Enfin, il va quand même souvent au saloon le bougre (même pour faire de la pub pour un soda) mais il y avait un censeur chez l’éditeur de la BD (cf Wikipedia). Et puis je tombe sur le frère de Michel Vaillant la clope au bec. C’est aussi typique de l’époque où c’est écrit et ça a disparu avec le temps. Aujourd’hui, on voit des attroupements de fumeurs en bas des immeubles de bureau, devant les cafés. C’est quelque chose qu’on ne voyait pas avant et qui se retrouve aussi représenté dans des films ou oeuvres artistiques. Le cinéma étant un reflet de la réalité, je vois bien chaque jour au moins 5 fumeurs, facile… Mais si on commence à écouter ces ligues de vertu, on aura du mal à faire un Charlie Hebdo (qui est aujourd’hui à l’opposé politique de ce qu’il était à ses débuts, hélas), on aura du mal à faire un Fluide Glacial, Choron aurait été guillotiné plutôt qu’Hara-Kiri, et on pourrait même aller jusqu’à interdire Titeuf, à faire maigrir Obelix (ndlfc : ils ont eu la peau de Gros Quick…) et rendre le Capitaine Haddock sobre.

J’observe par ailleurs que le nombre de fumeuses est en augmentation et que malgré le prix en augmentation et les affichages, le chiffre global stagne (avec des sursauts quand le prix passe un seuil psychologique). Il baisse seulement chez ceux qui ont un diplôme supérieur au bac… On fera la conclusion que l’on veut, comme enseigner l’interdiction de la clope au collège? Il y a bien d’autres choses qui me dérangent, comme l’utilisation d’enfants dans des publicités (au Danemark, depuis 1997, une loi précise que « les enfants de moins de 14 ans ne peuvent figurer dans les publicités télévisuelles que si leur présence est indispensable pour expliquer ou démontrer l’utilisation d’un produit spécifique à l’enfant »), la junk food en publicité à l’heure des repas… Ca a beaucoup moins d’impact sur l’art et ça ressemble beaucoup moins à de la censure digne de dictatures et états religieux. Après, je sens qu’on va ouvrir le débat sur ce qu’est la beauté dans l’art. On l’a déja eu pour les “sapins verts” de Paul MacCarthy, vus par certains de manière bien étrange. On l’a eu à la fin du 19ème siècle avec la Tour Eiffel que beaucoup voulaient détruire. Il y avait la notion d’art dégénéré, à une époque sombre de l’histoire (1 point Godwin!) …On l’a avec beaucoup d’oeuvres d’art contemporain dont la compréhension est bien moins immédiate. Si nous commençons à vouloir interdire ce qui nous dérange ou que nous ne comprenons pas, nous n’avons pas fini.

Le plus fort dans tout ça, c’est que ça vient d’un gouvernement présenté comme progressiste (même si j’ai toujours pensé l’inverse). Au final, j’espère que tout ça n’était qu’un contre feu de communication fait pour faire passer discrètement d’autres choses. J’ai de plus en plus l’impression que l’on ne peut plus rien dire sur rien, qu’une erreur d’interprétation prend des proportions stupides à travers médias et réseaux sociaux. Alors que nous allons “fêter” l’anniversaire de Mai 1968 l’année prochaine, qu’il semble bien loin l’esprit de liberté de cette époque (suppression du Code Hays, justement). Le pire est que cette idéologie nauséabonde vient souvent d’enfants de cette époque. Et si ce billet réagit à une nouvelle qui paraîtra bientôt anodine, c’est parce que peu à peu un esprit puritaniste (dans son sens moderne) lisse notre société à l’excès.

Written on November 22, 2017
Categorie : reflexion
Tags : art,censure,politique,Réflexion